Paris / 15 janvier 2019

Pour Christophe Dettinger

Le monde ne tourne pas rond, ça, tout le monde le sait. Nous avons tous des trajectoires et des raisons différentes de se retrouver Gilets Jaunes, mais au moins, nous partons tous du même sentiment : cela fait trop longtemps qu’on nous force à marcher sur un petit fil, trop longtemps qu’on se joue de nous. Qui est ce « nous » ? Hé bien nous, les pauvres, les petits, les méprisés, ceux pour qui la politique est une déception permanente, ceux qui rigolent bien fort à chaque fois qu’un grand vient nous expliquer ce qui est meilleurs pour nous, nos enfants et notre avenir.

Depuis le début, j’ai toujours soutenu le mouvement. J’habite Paris et il n’y a pas de rond-point sur lequel se rencontrer, raconter sa vie au coin du feu et découvrir à quel point on est tous dans la même galère. Mais j’ai été présent à chaque acte, et comme tous, au risque de ma vie. J’ai vu des gens tomber à côté de moi, et les images qui viennent des quatre coins de la France, qui montrent des mains arrachées, des yeux percés, des corps mutilés, je sais que ça aurait pu être moi. Nous, Gilets Jaunes, nous savons qu’à chaque action, chaque acte, on peut y perdre un bout de soi, revenir encore plus abîmé qu’à l’arrivée. On nous maltraite et nous détruit avec un tel mépris, le même, je crois, que les dirigeants ont pour la vie, l’avenir de notre monde. Oui, ça ne peut plus continuer ainsi.

Dans cette volonté d’anéantir un mouvement aussi populaire que le nôtre, ce qui m’a le plus choqué fut d’apprendre que les blindés de la gendarmerie possédaient un « gaz incapacitant », capable de passer à travers les masques à gaz et de se répandre sur deux terrains de foot en un clin d’œil. J’ai tout de suite imaginé une scène horrible et me suis dit : le pouvoir est près à aller jusqu’à utiliser cette arme chimique qui nous tuerais tous (comment survivre à un tel concentré de lacrymogène quand les bombes normales suffisent à nous étouffer), plutôt que de dire : d’accord, on arrête, on revient en arrière et on laisse les Gilets Jaunes discuter de l’avenir du pays.

Récemment, je suis allé sur un rond-point en Normandie – là où j’ai grandi. En discutant et rigolant avec les autres Gilets Jaunes, en écoutant klaxonner joyeusement toutes les 30 secondes, je me suis dit qu’on ne pouvait pas perdre. Hélas, le problème est que Macron pense la même chose : il a une police surarmée, la justice et ses prisons pour lui. Il possède la force brute de la loi et de l’ordre, mais jamais plus il n’aura la tranquillité. Je n’aimerais d’ailleurs pas être à sa place lorsqu’il démissionnera ou lorsqu’il ne sera pas réélu. Oui Macron, où vas-tu aller ensuite ? Comment arriveras-tu à vivre avec un peuple que tu as milles fois blessé et méprisé ? T’installeras-tu dans une forteresse à la Ben Laden ?  

C’est avec la pensée du misérable avenir de Macron que j’ai songé au notre. Nous, Gilets Jaunes qui combattons d’acte en acte, de rond-point en rond-point et de blocage en blocage, nous n’avons presque rien pour nous, si ce n’est l’assurance d’être la majorité. Mais passé cette assurance, que reste-t-il ? Depuis quelques semaines, le R.I.C devient de plus en plus revendiqué. Par-delà les détails techniques, le R.I.C est un outil puissant pour simplement reprendre notre avenir des mains des professionnels de la politiques, de ceux qui reçoivent de gras salaires pour reproduire leurs intérêts. Je suis complètement pour le R.I.C, mais défendre cette revendication m’ouvre à une nouvelle question : imaginons-le en place, quels sont les questions sur lesquelles j’ai envie de décider ? Comment se mettre d’accord et comment ne pas faire advenir quelque chose de pire ?

Le mois dernier, Eric Drouet a posté un message très fort :

« Pas de politique. Pas d’association. Pas de liste. Pas de théorie du complot ».

Je suis entièrement d’accord et pourtant, si on refuse la politique parce que ça nous dégoute, alors comment on fait pour gérer nos différences ? Après tout, la politique est d’abord une procédure pour parler et décider lorsqu’il y a des différences avant d’être un métier exercé par une caste. Je sais qu’au fur et à mesure que le temps passe, que les gens se rencontrent et discutent ensemble, les idées sont de plus en plus partagées et communes. Puis, il y a le bon sens : on veut plus d’argent pour nos hôpitaux, nos écoles et nos transports, plus d’argent pour nos retraites et pour maintenant, pour nous épanouir ; on veut le prendre là où il existe déjà : chez les très riches. On souhaite également soigner notre planète ; personnellement, autant le chant des oiseaux que l’argent me manque de plus en plus.

Pour l’instant, nous sommes unis dans le multiple mais qu’arrivera-t-il lorsqu’il faudra assumer certaines différences ? Arriverons-nous à être aussi tolérant qu’en cuisine, où chacun mange selon ses goûts ? Puis, lorsqu’il ne faudra justement pas être tolérant parce qu’il existe des choses qu’on ne doit pas laisser passer, comment allons-nous faire ? Par exemple : comme tout le monde, je veux la démission de Macron. Le R.I.C le permet grâce à son caractère révocatoire. Pour le reste, ce que j’envisage comme avenir est-il comme « tout le monde » ? Un peuple qui se soulève le fait pour des raisons précises, et souvent elles sont de l’ordre du refus, mais à quoi dit-on oui ?  

Cette situation n’est pas inédite. Lors de la Révolution française, tous voulaient en finir avec le pouvoir tyrannique de l’état absolutiste et ses taxes abusives, mais la suite était loin d’être partagé de tous. Alors que la noblesse représentait 1% de la population et contrôlait les postes clés du royaume, tous ceux qui souffraient la faim, l’angoisse et la colère se révoltèrent. Or, ces derniers temps, on parle souvent de la Révolution française. Des guillotines sont construites, on parodie des décapitation et sur beaucoup de gilets jaunes on peut lire des allusions à 1789.  Beaucoup doutent de la pertinence de ce rappel historique, pourtant à lire de près l’histoire de cette période – qui ne s’arrête qu’en 1799 avec la prise de pouvoir d’un tyran, Napoléon 1er – je suis frappé par certaines ressemblances. D’abord parce que 1789 ne commence pas exactement en 1789, mais bien avant, tandis que la décennie des années 1780 est marquée par une incroyable poussée de révoltes. Déjà en novembre 1788, cinq princes de sang royal et hostiles à toute négociation offrent un « mémoire des Princes » à Louis XVI et qui commence ainsi :

« Sire, l’Etat est en péril ; votre personne est respectée, les vertus du Monarque lui assurent les hommages de la Nation ; mais Sire, une révolution se prépare dans les principes du Gouvernement ; elle est amenée par la fermentation des esprits. Des institutions réputées sacrée, et par lesquelles cette monarchie a prospéré pendant des siècles, sont converties en questions problématiques, ou mêmes décriées comme injustices ».

Quelques pages plus loin, le mémoire annonce :

« Qui peut dire où s’arrêtera la témérité des opinions ? Les droits du Trône ont été mis en question ; […] ; bientôt les droits de la propriété seront attaqués, l’inégalités des fortunes sera présentée comme un objet de réforme ; déjà on a proposé la suppression des droits féodaux, comme l’abolition d’un système d’oppression, reste de la barbarie. »

Les conseillers actuels du Prince ne sont plus de sang royal mais ils gardent les mêmes peurs : qu’on abolisse leurs privilèges fiscaux et que leur existence même soit questionné. Qui plus est, ce mémoire est écrit dans le cadre d’un débat crucial dont on peut dire que sa non-résolution fut un des déclencheurs de la Révolution : le comptage par ordre ou par tête. Alors qu’on prépare les cahiers de doléances et qu’on élit des députés pour les Etats Généraux – le même procédé que la « grande concertation » de Macron – le Tiers-Etats, qui représente probablement 95 pourcent de la population, est à égalité dans les voix avec la Noblesse et le Clergé, les deux autres ordres de l’Ancier Régime. Ainsi, avec deux fois plus de députés, le Tiers Etats se voit réduit à égalité. Sous l’impulsion de quelques-uns de ses députés (qui seront la futur Assemblée Nationale), le Tiers-Etats réclame un « vote par tête », qui rende la majorité là où elle est réellement. Cela ne ressemble-t-il pas aux débats sur le R.I.C ?

On connait la suite, elle était déjà écrite dans ce « mémoire des Princes » : l’obstination des élites à s’accrocher aux privilèges économiques, l’impossibilité pour eux d’envisager autre chose, la répression, les morts, la colère du peuple, (qui effraya même la plupart des bourgeois de l’Assemblée Nationale), tout cela se mélangea de ruptures en ruptures jusqu’à la décapitation de Louis XVI, en janvier 1793.

Cependant, la Révolution Française est loin d’être l’histoire que l’on se raconte : celle d’un peuple uni qui triomphe du tyran, elle est pleine de trahisons, de factions, de coups-tordus, d’assassinats et de guerres internes. À la longue, c’est précisément cet état des choses qui permit à Napoléon d’établir une dictature et d’enfoncer la France dans un Empire tragique, puis à la Monarchie de revenir. La prochaine République ne devait être proclamé qu’en 1848, et cela que pour quelques années. Plus important encore, la Révolution Française est aussi l’histoire de certaines différences au sein même de ce que peut-être « le peuple ». Par exemple, alors que la Révolution s’affirmait universelle, les femmes durent lutter (et parfois se firent décapiter par les hommes) pour faire reconnaitre qu’elles aussi étaient des sujets politiques.

Je crois que nous avons beaucoup à apprendre de la Révolution Française et surtout des questions qu’elle soulève. Après la Nuit du 4 aout 1789 (sous la pression d’émeutes généralisées, les députés abolissent les privilèges féodaux), la déclaration des droits de l’homme est lancée. Le « Peuple » se voit garantir des libertés formelles qui dans la pratique ne se gagneront que par de nouvelles luttes meurtrières. Le R.I.C ne nous libèrera pas immédiatement de tout, mais nous permet de se poser les bonnes questions à une échelle inédite. On pourra à nouveau, comme à la Nuit du 4 août, abolir les privilèges des politiciens, baisser leurs salaires indécents, révoquer les indignes, les menteurs et les pilleurs, libérer tous les Gilets Jaunes emprisonnés, taxer les riches, protéger nos aïeux et nos enfants et enfin, discuter et décider du futur tous ensemble. Mais comment ? Derrière le R.I.C, il y a l’idée d’inverser la pyramide sociale : plutôt que de partir du haut vers le bas, on part du bas vers le haut. Pourquoi vouloir inverser une pyramide et partir du bas vers le haut quant on peut éviter qu’il y ait un bas et un haut ? Si dans la nature, le ciel et la terre s’étreignent ensemble à l’horizon et vivent ainsi complémentaire, chez l’homme dès qu’il y a un mouvement vers le haut, il est souvent un mouvement dirigé vers le pouvoir et la domination, qui se fait toujours sur la souffrance d’autres personnes. On oublie souvent qu’il est plus facile de monter que de redescendre, le vertige de la descente ne venant qu’une fois en hauteur, lorsqu’on a goûté au pouvoir.

En vérité, il n’y a ni haut ni bas, mais une pluralité de manière de voir et sentir le monde, et il faut reconnaître celles avec qui on a envie de vivre et celles que l’on a envie de détruire. C’est là où le R.I.C ne nous aidera peut-être pas assez parce que des différences, des désaccords et des conflits vont se faire voir et il nous faut dès maintenant envisager une manière de les traiter sans qu’une différence écrase les autres – auquel cas tout notre combat n’aura servi à rien.

Un bon exemple est la manifestation des femmes Gilets Jaunes le dimanche 6 janvier. Un moment émouvant, où la différence à fait surface sans pour autant abîmer l’unité. Les femmes manifestèrent entre elles, accompagnées d’hommes ne se mettant pas en avant, afin d’illustrer une inégalité et une différence dans la manière de voir et sentir le monde, de dire qu’elles étaient singulières et que trop souvent on parlait des hommes et des problèmes d’hommes sans parler de ceux propres aux femmes. Elles ont ainsi montré que le Peuple unit est aussi multiple et traversé de différences. Lorsqu’avec le R.I.C, on se posera des questions nationales, tout le monde sera d’accord pour ne pas imposer des choses aux femmes, et peut-être même auront elles besoin de voter seules sur certaines choses, de la même façon qu’elles ont ressenti le besoin de faire leur propre manifestation. C’est pourquoi, ami et amies Gilets Jaunes, je vous invite à penser sérieusement aux différences qui nous traversent et envisager des modalités pour les assumer, une fois Macron jeté aux oubliettes et le R.I.C en place !