Paris / 30 novembre 2018

Panorama

De cette ville, du lien multiséculaire qui existe entre ce qui s’y décide et ce qui s’y diffuse dans le pays, on a tout dit. Paris s’est construite comme capitale de la société tout au long de la monarchie absolue et les révolutionnaires qui en héritèrent ne se sont pas démenés pour se passer de cet outil formidable qu’est Paris.

De Louis XIV à nos jours, en passant par les Napoléons, les Restaurateurs et les Républicains, on gouverne la France depuis Paris. Plus précisément, on gouverne la France comme on gouverne Paris : par la Préfecture, la Sûreté et un misérable Assistanat. Un saint triptyque auquel doit s’ajouter le Marché, qui est en passe de remplacer l’Assistanat. C’est qu’à Paris et dans certains bureaux, on ne se lasse plus de trouver comment remplacer le fameux Etat-providence mourant et ses institutions bureaucratiques par une série de micro-relations contractuelles entre l’improductif et le marché. Contrats par lesquels on fera passer un contrôle comportemental diffus, dématérialisé et impersonnel.

Parallèlement à ce changement, les mêmes bureaux ne se lassent également pas de réfléchir à ce « phénomène de société » qui touche sûrement le globe entier, mais qu’à Paris on considère comme un problème « franco-français » : la radicalisation. Très sérieux, on a même redessiné l’ossature de la future recherche française de telle sorte que le maximum d’argent soit injecté dans la détection et la compréhension de « la radicalisation ». On se garde bien ici de parler de Trump, de la police et du macrophénomène fasciste comme de nouveaux microdispositifs de contrôle, de l’inflation de l’armement pour les amoureux de l’ordre (bientôt, les bienheureux contrôleurs du métro parisien–et donc par extension, de la France entière–auront une arme) mais bien de tout ce qui déborde la petite peau de chagrin qu’est devenue la « liberté d’expression », tout ceux qui refusent les scénarios néolibéraux dans lesquels toute dignité, toute solidarité et tout futur radieux est broyé.

On prépare donc un futur toujours plus mutilé ; il arrive à grand pas et claironne à qui veut l’entendre qu’il ne saurait y avoir de solution alternative. Il est vrai qu’en l’état du monde actuel, toute solution alternative correspond à la destruction même des fortins et petits maîtres de Paris. C’est bien cette peur qui pousse toujours plus nos managers à affiner les outils d’une domination algorithmique et pourtant purement répressive.

Simone Weil écrivait en 1934, dans une réflexion sur l’origine des totalitarismes qu’on ferait bien de relire :

« Ceux qu’on nomme les maîtres, sans cesse contraints de renforcer leur pouvoir sous peine de se le voir ravir, ne sont jamais qu’à la poursuite d’une domination essentiellement impossible à posséder, poursuite dont les supplices infernaux de la mythologie grecque offrent de belles images. Il en serait autrement si un homme pouvait posséder en lui-même une force supérieure à celle de beaucoup d’autres réunis ; mais ce n’est jamais le cas ; les instruments du pouvoir, armes, or, machines, secrets magiques ou techniques, existent toujours en dehors de celui qui en dispose, et peuvent être pris par d’autres. Ainsi tout pouvoir est instable. »

L’instabilité de Paris–de la société même–a été de multiples fois été démontré ces dernières années. Les attentats, le puissant mouvement de 2016, les scandales, les énormes campements de réfugiés, le silencieux naufrage de la politique et le divorce entre la réalité et la représentation politique ; mais aussi, une atmosphère qui va graduellement compresser les hommes et femmes de ce globe jusqu’à implosion, fait de Paris, de la France, de l’Europe une zone si instable que pour maintenir cette folie ne serait-ce que quelques années de plus, il faut un état de stasis permanent. Cette vérité, seul un gouvernement à tonalité fasciste saurait l’assumer clairement–et c’est ce qui arrive partout dans le monde.

Hélas, la démocratie ne s’accommode guère d’un tel état, et plutôt que de la supprimer (ce qui arrive lentement) on en change les paradigmes : « soit, vous ne voulez pas de fascisme, alors acceptez ces nouvelles règles » nous dit-on. « De toute façon, nous allons tout faire pour que ceux qui n’acceptent pas ces nouvelles règles périssent », nous dit un Macron appelant à résister contre le fascisme tout en validant une série de lois instaurant une stasisprédictive et diffuse, rendant l’état d’exception permanent. A l’opération Sentinelle, qui voit plus de soldats français patrouiller dans le territoire national qu’à l’étranger, correspond un état de tension permanent envers et contre tout. Telle est la France actuelle. Chacun sent qu’une forme diffuse de fascisme est à l’œuvre, qui prend la forme même des pouvoirs démocratiques, d’une police démocratique qui, à la poursuite du réel, tente progressivement de le prédire et produire.

Tandis que la liquidation des derniers pouvoirs ouvriers (syndicats) est achevée par ses représentants, la grève devient elle-même existentielle : la grève de la faim devient une pratique courante, car il n’y a plus de plan social, mais immédiatement une expérience vitale de la dissolution du monde. On entre en grève de la faim pour défendre indistinctement un hôpital, une école, un bocage ou simplement son travail, bref : tout ce que le néo-libéralisme menace d’avaler pour le rendre productif.

Le dernier espace vivant et mouvant, ce qu’on appelle « le cortège de tête » et dont la dernière grande apparition remonte au 1er mai 2018, semble s’être évanoui avec la fin des grandes manifestations. Le 1er mai 2018 fut une leçon pour la France entière : la manifestation officielle des syndicats divorça du cortège de tête (en empruntant un autre chemin), tandis qu’à l’autre opposé, le Black Block aussi se séparait de lui (comme une tache d’huile dans l’eau). Les dizaines de milliers de membres du cortège de tête qui n’étaient ni du Black Block ni des syndicats firent les frais de cette séparation, qui depuis lors n’a jamais été réellement réparé. Ce qui faisait la force de cet espace n’était pas simplement la masse des gens mais une solidarité active qui sapait le travail policier le plus fondamental : la distinction du bon grain de l’ivraie. Il semble bien qu’à présent, cette solidarité même soit à nouveau devenue une incantation magique ineffective, professée par chacun comme un dernier râle dans la nuit.

Zoom

Quant à nous, asphyxiés par le raidissement cadavérique du pouvoir, nous sentons venir la noyade. Entre le refus de l’immonde destruction d’un des derniers espaces vivables de Marseille (La Plaine) et de Paris (la friche sauvage de Romainville, aux abords de Paris) et l’inédit mouvement des « gilets jaunes », il semble que respirer, souffler passe par un appel d’air destructeur.

Depuis quelques semaines se réalise un mouvement protéiforme qui a pour point de départ la contestation d’une énième taxe sur le carburant. Guère besoin de faire une liste des réformes néolibérales, chacun sait désormais le prix de ces « ajustements structurels » ; guère besoin de faire un état des lieux des systèmes écologiques français et de leur destruction, nul n’ignore que le monde brûle. Quant à l’état des forces traditionnelles capable de résister et de s’opposer à un tel constat, autant dire qu’elles sont à l’état de cendres. Aussi, des anciennes colonies à la métropole naît une vague sans précédent de blocages sauvages et d’émeutes, échappant aux partis et syndicats, et même à toute les analyses politiques traditionnelles. La rhétorique officielle est simple : il s’agit là d’un mouvement de bougres, de racistes et de pécores plus ou moins xénophobes, d’une classe moyenne apeurée. Elle rejoint ainsi une partie conséquente de la gauche qui accuse les gilets jaunes de ne pas correspondre aux catégories politiques et aux définitions de ce que serait véritablement une émancipation–« cours camarade, le réel te rattrape ». Il semble bon d’opposer les gilets jaunes aux écologistes (la voiture pollue, le saviez-vous ?) et aux féministes (le 24 novembre avait également lieu l’annuelle « marche contre les violences faites aux femmes »). On se demande quel besoin pathologique y a-t-il à penser ces « gilets jaunes » de telle manière ? Est-ce parce qu’ils se réclament « du peuple » plutôt que de la classe ouvrière ? Parce que le drapeau français est porté plutôt que l’étendard noir et rouge ? Comme si l’internationale, le folklore de la Commune, l’autonomie ou encore le léninisme n’était pas les véritables coquilles vides, des discours épuisés à l’image des terres érodées sur lesquelles il n’y a plus rien à cultiver tant on en a abusé.

On voit donc fleurir multiples analyses : « c’est un mouvement interclassiste », disent les marxistes ; « ce mouvement contient des oppresseurs », disent d’autres ; « ce mouvement possède un penchant autoritaire et populiste », disent les anarchistes ; « ce mouvement est anti-écologiste » disent les environnementalistes ; « c’est une révolte fiscale conservatrice », s’accordent la plupart. Quiconque s’autosatisfait dans son idéologie politique se condamne à périr, terrible leçon du XXIe siècle.

Ceux qui furent présent le samedi 24 novembre le savent : ces bêtes oppositions ne tiennent pas. Dans le geste même de vouloir faire tomber le château présidentiel est contenu l’affirmation positive de vouloir en finir avec l’état délabré du monde–un constat partagé par tous les écologistes et féministes dont les yeux sont grands ouverts sur l’horizon. Qui croit sérieusement que les gilets jaunes bloquent la France entière pour une unique raison ?

Pendant dix heures, des dizaines de milliers de personnes tentèrent de forcer les barrages de police pour accéder à l’Elysée–ce fortin parisien qui dirige la France. Ce ne fut pas seulement les champs Elysées qui furent envahies mais toutes les rues annexes, jusqu’à parfois un kilomètre à la ronde ; chaque carrefour possédait sa barricade enflammée.

Qui sait quels trésors nous aurions découvert dans l’Elysée si les milliers de manifestants bloqués en périphérie de Paris par les forces de l’ordre avaient réussi à venir ? Si l’on n’avait pas tiré 5000 grenades lacrymogène en 10 heures, (soit 8 par minute) et fait intervenir trois canons à eau dans une même avenue. Qui sait également ce que le futur nous réserve ? Les gilets jaunes sont disparates, certains applaudissent la police, d’autres les détestent, on en a vu dénoncer des migrants et d’autres afficher leur solidarité ; mais la plupart survivent, et c’est de là qu’il faut partir. Une chose transparait : samedi 24 novembre il était clair pour chacun que la police était le principal obstacle. Un fin observateur pouvait voir des bannières douteuses flotter, mais également voir des journalistes se faire molester pour avoir qualifié d’extrême droite ce mouvement, entendre des slogans antifascistes et plus modestement une véritable colère et angoisse pour le futur qui, dans l’anthropocène, traverse toutes les lignes.

A l’échelle nationale, les blocages se poursuivent jour après jour depuis le 17 novembre : des autoroutes, centres commerciaux, centres fiscaux, péages, ronds-points, dépôts de pétroles et raffineries sont bloqués par centaines. Ce régime d’action ne peut tenir à la longue mais il prouve le sérieux du mouvement et de ses possibles suites. Un appel à reprendre l’Elysée le 1er décembre circule massivement. Il est certain que le pouvoir ne laissera pas deux fois la foule à ses portes ; peut-être sera-t-il encore plus sanguinaire, à la recherche d’une stabilité impossible.

Kafka disait, il y a presque un siècle de cela : « L’homme en extase et l’homme qui se noie, tous deux lèvent les bras ; l’un atteste l’union et l’autre un conflit avec les éléments. » Voici venu le temps de l’homme dont l’extase est une noyade, profonde, insondable et certaine. Nous rentrons en conflit avec éléments qui inondent, ouragonnent, tornadent, brûlent, acidifient et désertifient, à l’image de ce qui se passe en nous, à mesure que chaque jour des lois, des dictateurs, des tyrans triomphent. Installés pour une austérité planétaire, ils sont la dernière mesure possible d’un capitalisme extasié de sa propre force d’auto-destruction. Qui aura la force de se lever ?