« Tout semble simple et complexe, fragile et puissant » – témoignage de la zone autonome de Seattle

Photo: Shauna Sowersby

Depuis le début de l’insurrection, nous gardons l’œil rivé sur l’Amérique. Et nous ne sommes pas seuls. En France des rassemblements contre les violences policières et pour que la justice soit faire dans l’affaire de la mort d’Adama Traoré, étouffé à mort par des gendarmes, réunissent des dizaines de milliers de personnes dans chaque grande ville. Les dirigeants français, qui n’ont cessé de défendre une ligne dure en défendant les violences policières pour ne pas se mettre à dos la police, lâchent aujourd’hui des miettes symboliques.

Liaisons s’est entretenu avec deux personnes présentes dans la Zone autonome, créée depuis quelques jours à Seattle (baptisée la CHAZ – Capitol Hill Autonomous Zone). Entre Zad et Occupy, ce singulier espace occupe un quadrilatère de plusieurs rues au centre-ville. Nous cherchons à comprendre la dynamique des confrontations qui ont lieu à Seattle et comment la police et le gouvernement en sont venus à abandonner un commissariat et à laisser s’installer en plein cœur de la métropole cette « Zone Autonome ».

D’abord pourrais-tu nous faire une petite histoire de la dynamique locale, de l’escalade de la violence et des émeutes à Seattle et aux alentours? Qu’est-ce qui s’est passé dans les semaines qui ont précédé la Zone Autonome?    

Avant la formation de la Zone Autonome temporaire de Capitol Hill, l’ambiance était similaire à ce qui était en train de se développer un peu partout aux USA. Le meurtre de George Floyd a mis en lumière avec une clarté viscérale la violence policière, particulièrement contre les noirs. Au beau milieu d’une crise économique sans précédent et après de mois de confinement, les gens se sont retrouvés dans la rue. Maintes fois les Américains ont pu voir la brutalité avec laquelle la police traite les contestataires qui tentent d’attirer l’attention précisément sur cet enjeu. Je ne fais pas partie de ceux qui déplorent que c’est toujours la police qui initie la violence et effacer ainsi la conflictualité réelle, mais on a vraiment assisté cette fois à flot continu d’attaques de manifestations pacifiques par les flics. Des émeutes et des actes d’expropriation sans précédent ont répondu à ces attaques. Depuis, l’abolition de la police – une revendication remontant au mouvement de l’abolition de l’esclavage – est en train de devenir le sujet de toutes les conversations, autant dans les nouvelles qu’à table. Alors que les commissariats sont en train de brûler, la police ne se sent plus aussi invincible, elle n’est plus vue comme une institution inévitable. Ceux et celles qui voyaient déjà la police comme un ennemi éprouvent leur puissance. Plus largement, beaucoup plus de gens reconnaissent maintenant que la police est un instrument historiquement oppressif, et encore aujourd’hui un outil d’oppression contre les noirs.

À Seattle, une manif contre la police a été appelée le vendredi 31 mai. Comme on s’y attendait, la police a attaqué les manifestants. Une petite tempête de vandalisme s’est alors abattue sur le centre-ville contre les vitrines des magasins Amazon, les bâtiments gouvernementaux et les flics. La foule est restée jusque dans la nuit, mais ce n’était plus la même foule. Peu à peu des gens partaient et d’autres arrivaient, et la foule devenait plus représentative de la population de la ville, chargée de la colère des noirs. Finalement elle s’est dirigée vers le quartier Capitol Hill, attaquant au passage la prison pour mineurs, un concessionnaire de voitures de luxe, et les flics qu’elle rencontrait sur la route. « Fuck 12 » (« Nique les keufs ») et « George Floyd » étaient les slogans de la soirée. Mes amis et moi pensions à ce moment-là que ça n’irait pas plus loin, mais nous avions tort.

Le lendemain les gens se sont rassemblés à nouveau au centre-ville pour une manif plus large, qui se disait pacifiste et condamnait les émeutes. Malgré cela, la police l’attaqua à nouveau. Après cette attaque, tout ce que les flics pouvaient faire était de garder leur position alors que gens commençaient à piller les commerces du quartier des magasins et s’en prenaient aux voitures de police. Des leaders religieux essayèrent d’appeler au calme au milieu de tout ça, mais les jeunes continuaient à piller la zone. Rien de tel n’avait jamais été vu dans cette ville, ni dans cet État, depuis des décennies.

 La maire, les flics, le gouverneur et les grands médias locaux se sont alors tous jetés dans une frénésie contre-insurrectionnelle. Un couvre-feu a été décrété. La Garde Nationale, une section de l’armée généralement mobilisée pour les catastrophes naturelles, a été déployée, ainsi que le FBI. Chaque chaîne d’info poussait la rhétorique du « bon manifestant vs. mauvais manifestant ». Paniqué, l’État envoya la majorité des forces de police des villes avoisinantes dans le centre-ville de Seattle, ce qui se révéla une erreur, car le champ était laissé libre aux rebelles pour piller des centres commerciaux de riches dans la périphérie.

Ceux qui se trouvaient au centre-ville apprenaient à la dure que ce terrain n’est pas hospitalier pour les rebelles. Des nouveaux leaders du mouvement ont émergé d’on-se-sait-où et travaillaient main dans la main avec la police, la maire, les médias, répétant leur propagande, s’en tenant aux trajets désignés. Ils laissaient même la maire et la police prendre la parole à leurs rassemblements. Ces rassemblements sont aussi devenus de plus en plus bourgeois et blancs. Cependant le mouvement arriva à déstabiliser ces soi-disant leaders. À ce moment crucial, les groupes noirs abolitionnistes appelèrent à un rassemblement dans le parc à côté du Département de police de l’est de Seattle. Ce parc se trouve à Capitol Hill, le quartier gay historique, maintenant gentrifié. Ce quartier a été le théâtre de glorieux Premiers Mai, de manifs anarchistes et d’émeutes contre les flics, et maintenant le lieu de départ des manifs de Black Lives Matter.

Pendant la semaine les gens continuaient à se rendre tous les jours à ce parc, face aux flics et aux soldats qui gardaient le commissariat. On défiait le couvre-feu chaque soir et les flics attaquaient la foule avec du poivre, des flashballs et gazaient tout le quartier. Cela ne fit qu’augmenter la rage et les tactiques défensives proliféraient. Un cortège de parapluies (tactique empruntée à Hong-Kong) se formait en avant du rassemblement. De plus en plus de gens commençaient à s’équiper en « front liners » (NdT : la ligne de front de l’avant de la manif), s’inspirant de tactiques des dernières révoltes internationales. Il n’y avait pas de tactiques extrêmement offensives; on retrouvait quelques lasers, des bouteilles d’eau lancées aux flics, mais ceux qui se réunissaient à chaque soir manifestaient leur courage d’autres façons. Revenant encore et encore, avec un acharnement féroce.

Le dimanche suivant, nous avons décidé de faire une vigile pour les morts du soulèvement (toutes les personnes tuées par la police et les suprémacistes blancs). Nous avons installé la vigile juste à côté de la ligne de confrontation avec les flics. Une des bannières énumérait les noms de plus d’une douzaine de personnes tuées, et une autre disait « Amnistie pour tous. Il n’y a pas de mauvais manifestants, il n’y pas de bons flics ». Bien sur ce n’est pas seulement à cause de cette vigile mais ce genre de gestes et le conflit permanent avec la police a contribué à changer la disposition de la foule. Des idées radicales, qui semblaient loin de l’approbation populaire, sont peu à peu devenues des notions partagées par presque tout le monde sur le terrain.

Cette même nuit, alors que nous étions en train de discuter de l’abolition de la police et d’allumer des bougies pour les victimes, le calme a été interrompu par une voiture dévalant la rue vers la foule. Un camarade est arrivé à maîtriser le conducteur mais en retour a été blessé à balles réelles par le conducteur. Le tireur est ensuite sorti de la voiture et arrivé à rapidement trouver refuge derrière la ligne de flics. À ce instant, est devenu évident pour tout le monde que la police n’est pas là pour nous protéger, et que nous pouvons nous protéger les uns les autres, même en cas d’assaillants armés. C’est cette nuit-là que la police annonce qu’elle va se retirer du commissariat.

À la fin de cette semaine, même si demeuraient bien des aspects au mouvement qui pouvaient le miner, beaucoup de leçons ont été apprises. Une espèce de militance défensive a réussi à percer à travers la division violence/non-violence, et un rejet radical des formes de police communautaire et des stratégies contre-insurrectionnelles est devenu normal.

Ceci est déjà une longue mise en contexte, mais je pense qu’il y a encore quelques infos importantes. Dans les dernières années, la police de Seattle et des environs a abattu plusieurs personnes noires et autochtones, rendant la nature nécropolitique de la police encore plus évidente. La police de Seattle a aussi pris l’habitude d’être très violente avec les manifestants et venait tout juste de faire des raids sur des camps de sans-abri en plein milieu de la crise du COVID-19 et d’une épidémie d’hépatite. De plus le syndicat de la police de Seattle vient d’élire un président d’extrême-droite qui a une influence évidente sur l’organisation. Enfin il faut savoir que la maire de Seattle, Jenny Durkan, est une ancienne Procureure entre autres responsable de la répression des anarchistes en 2012, et d’opérations-pièges contre des Musulmans, en utilisant un informateur pédophile. Durkan se vante d’être une libérale de gauche mais sa vraie nature se révèle de plus en plus. Elle a échoué à balayer sous le tapis la violence de la police aussi bien qu’elle a su le faire par le passé et cela a sans doute contribué à la situation dans laquelle nous nous trouvons.

Pourrais-tu ensuite nous dire comment la Zone Autonome est née, son histoire. Est-ce lié à Black Lives Matter ou à des dynamiques plus locales. Que penser de l’abandon du commissariat par la police ?

La police a en effet fait une retraite tactique. Ils ont senti qu’ils ne pourraient de toute façon pas continuer à défendre le commissariat avec les moyens non-léthaux et sans intensifier la conflictualité. Retirer toute présence policière de la zone fait explicitement partie d’une stratégie de désescalade et de pacification. La retraite a également forcé les manifestants à une position plus défensive et uniquement réactive, tandis que la police peut désormais œuvrer avec bien plus de marge de manœuvre et de façon plus pro-active. En même temps, il faut bien voir qu’ils ont été forcés de mettre en place cette stratégie, ils ont bien été contraints de partir. Ils ne pouvaient pas tenir un siège nocturne de plus. Ils ont également perdu la face, ainsi qu’une base d’opération, ce qui est important du point de vue logistique. Sans aucun doute également, ce départ a induit des tensions internes entre la ligne dure loyaliste de la police de Seattle et celle du softpower, qui préfère montrer ses muscles seulement à des moments opportuns.

Certains ont affirmé que le commissariat a été abandonné afin de servir d’appât… C’est une idée trop paranoïaque à mon avis, une conséquence du fait que nous reproduisons nous-même la mentalité policière. Dans tous les cas, le commissariat abandonné n’a pas été détruit, mais a été immédiatement redécoré puis occupé. La rue sur laquelle il donne a été prise et des barricades ont été montées pour établir un périmètre. Pour être clair: il n’y a pas de réel check-point dans la zone. Elles empêchent plutôt les potentielles attaques en voiture (NdT : c’est une attaque qui arrive souvent aux USA) et pourraient également ralentir une descente de la police. Quelqu’un, je ne sais pas qui, s’est alors mis à blaguer sur le fait qu’on était en train de bâtir une zone autonome, et les gens ont pensé que c’était aussi drôle que curieusement bien vu. Une idée en apparence folle, maintenant réalisée.

Une chose à propos de la zone : il a été immédiatement clair que l’endroit était ostensiblement soustrait à l’ordre policier. Il y avait bien du « peace policing » faite par des manifestants et contrôlant les comportements machos par exemple ; mais des abolitionnistes afro-américaines ont dénoncé cette pratique rapidement et les gens les ont entendu. Il y a des graffitis anti-flics partout, d’autres sont plutôt dans la veine du mouvement de libération noire, mais les gens taguent aussi leur blaze. Les gens boivent de l’alcool sans dissimuler leurs bouteilles, ce qui n’est normalement pas toléré et qui rajoute donc une ambiance de festival – pour le pire et le meilleur. On peut dormir à la dure dans des couloirs du commissariat ou camper dehors. On pourrait dire que c’est juste un parc avec un open mic, mais le niveau d’ingouvernabilité fait qu’il y quelque chose de plus. La diffusion d’idées radicales et de tactiques efficaces pour tenir la rue doivent y être aussi pour quelque chose.

Concernant la relation entre la CHAZ et Black Lives Matter, cela dépend de quoi on parle. Il y a une organisation formelle nommée Black Lives Matter, dont la branche locale s’appelle BLM-Seattle-King County, qui en fait est restée largement en dehors des évènements récents. Ils ont lancé leur propre manifestation aujourd’hui, le 12 juin, deux semaines après le début du mouvement. Certains de leurs membres sont venus sur la zone, mais d’une manière générale, l’organisation reste très distante.

L’autre « Black Lives Matter », bien plus informel, est lui bien présent. Bien que le mouvement contienne diverses opinions et tendances, la Zone en général a une culture très explicitement centrée sur le mouvement de libération noire et sur une position abolitioniste en ce qui concerne la police. Tout ce qui dévie trop fortement de ces positions semble à côté de la plaque. A côté du BLM formel, sont également présents plusieurs collectifs abolitionistes noirs ainsi que des collectifs noirs pour l’égalité. Cela dit, il n’y a aucune organisation qui a pris la tête de l’occupation ou même qui se soit déclaré formellement en soutien. Les gens viennent individuellement afin d’encourager un mouvement abolitioniste de la police et anti-raciste plus large et de contribuer comme ils le peuvent. Beaucoup de militants noirs voient d’ailleurs Black Lives Matter comme un mouvement déjà récupéré et voient plutôt ce mouvement comme une révolte noire plus large ou même comme le « printemps ACAB ».

Donc la Chaz est un espace hétérodoxe qui tente de résoudre ses problèmes de façon horizontale. Il n’y a pas de leadership officiel, il n’y pas de règles officielles (bien qu’il y a des affichettes avec des suggestions), il n’y a même pas d’assemblée décisionnaire. La zone fonctionne actuellement avec des groupes de travail et par groupe affinitaire, la formalité existe cependant pour différents rôle et projets. Il y a les médics qui se sont établis sur la terrasse d’un resto Mexicain (toujours ouvert) de la Zone, il y a un jardin, il y a quelque chose qui ressemble à une assemblée tous les jours à 15h. Si quelqu’un cause des problèmes, les personnes à coté interviennent intelligemment et demandent de l’aide s’ils en ont besoin. La logistique est organisée via Telegram, Discord, Signal et bien entendu dans les meetings sur place. Peu importe ce que vous avez entendu de Trump ou des anarchistes sur Internet, ce n’est pas du tout une zone « tenue par des anarchistes », c’est très diversifié. La zone fait usage de moyens anarchistes c’est sans conteste, mais ce serait surestimer la force des anarchistes et sous-estimer la présence d’inquiétantes dynamiques libérales, que de dire qu’elle est tenue uniquement par des anarchistes.

Bien sûr Trump a tweeté à propos de la CHAZ, comme tout le monde. Nous sommes dans les JT nationaux chaque nuit depuis la naissance de la CHAZ. Les réactionnaires sont terrifiés et répandent une quantité incroyable de propagande, révélant leur nature de tigre de papier, d’autant plus qu’ils ne mettent jamais à exécution leurs menaces. On a eu aussi vent de tentative de recréer des « zones autonomes » anti-police partout dans le pays. Cela peut sembler évident, mais nous aussi avons été inspirés par une zone autonome, celle qui a germé des cendres du commissariat de police de Minneapolis. Ce sont eux qui ont en premier chassé la police et ont immédiatement crée des espaces de solidarité. Ils ont créé un espace ouvert dans la ville. Lorsque le magasin AutoZone a été pillé lors d’une des premières nuits d’émeute, quelqu’un a taggé « Autonomous Zone » sur un des côtés du bâtiment, un clin d’œil que l’on retrouve maintenant dans le nom de « Capitol Hill Autonomous Zone ». De la même manière que nous avons été inspirés, nous espérons en inspirer d’autres.

À ce stade, nous avons forcé l’aile libérale des médias à pivoter et commencer à parler du mouvement positivement, sans aucun doute pour essayer de capturer son énergie et le pacifier. Il est certain que l’onde de choc envoyée au début de la rébellion s’est un peu estompée, mais nous établissons également des ruptures qui résonnent à travers l’état de Washington et même au niveau fédéral. Chaque jour qui passe augmente la puissance du mouvement de libération noire et contre la police.

Quelles sont des perspectives pour la zone? Est-ce qu’il y a des discussions sur sa défense, sur les usages qui pourraient s’y développer?

Un développement intéressant est que la police de Seattle, après avoir été insultée par Trump dans les médias, s’est faufilée dans la CHAZ tôt le matin, profitant du peu de monde présent. Une dizaine d’officiers sont donc rentrés dans le commissariat, accompagnés par un soi-disant « leader » auto-proclamé et complice de la police. Cela a été un point de non-retour. Il y a eu beaucoup de discussions sur quoi faire exactement, et ce qui en est ressorti a été de prévenir et bloquer toute autre future incursion policière et de virer la dizaine de flics sur les lieux. En même temps, des réactionnaires et autres fascistes connus qui sont entrés quelquefois dans la Zone ont systématiquement été encerclés et obligés de partir. C’est certes un éthos « défensif », mais il est solide et fidèle à son vœu de départ : une zone libérée de la police.

En outre, les forces de police et la ville ont tenté quelques fois de tenir des réunions avec des « leaders » ou « anciens », un geste tout droit sorti des manuels de contre-insurrection de l’armée américaine. Leur objectif était en quelque sorte de les engager à retourner le commissariat aux mains de la police, mais toutes ces réunions n’ont jamais fonctionné et ont toujours été perturbées. Sans chef formel ou de figure populaire souhaitant se vendre en échange de quelque récompense, la ville n’a aucune prise.

Il est possible que la ville puisse toutefois incorporer la CHAZ dans une sorte de projet culturel alternatif, une zone artistique sans son côté conflictuel. La maire de Seattle s’est même prononcée en « faveur » de la Zone, disant qu’elle n’était pas « anarchiste » et que Capitol Hill a toujours été « autonome ». Cette récupération n’a jusqu’à présent pas fonctionné. L’ambiance sur place ressemble peut-être à un gigantesque festival, avec des projections de films, des DJ set, etc. Mais dès que la police arrive, la foule de fêtards montre les dents.

Il y a également des implications plus larges de la Zone dans la ville de Seattle également. Si les gens apprennent à défendre un espace tout en gardant le soutient de l’opinion, alors la résistance physique à de possible expulsions devient plus facile à défendre – d’autant plus qu’on en annonce régulièrement. Les équipes de défense nouvellement formées peuvent facilement se déployer en empêcher le balayage de la Zone avec une certaine légitimité aux yeux du public. En outre, la CHAZ est en train de se remplir de tentes, elle a plusieurs stations pour se laver les mains, des cliniques populaires, de tentes de nourriture, de salles de bains et les déchets sont gérés collectivement. Sans compter sur le fait que c’est un endroit libre de tout harcèlement policier – un fait important pour beaucoup de gens.

Toujours concernant la défense, je voudrais rajouter qu’il y a en permanence des gens armés sur place. Ils ne sont pas là pour défendre la Zone en cas de raid policier, vu que les gens froncent les sourcils à l’égard de ceux qui font quelque chose d’aussi inoffensif que de jeter des bouteilles d’eau sur les flics. Ces gens armés sont plutôt là pour défendre la Zone des potentielles attaques fascistes. Je les ais surnommés « tigre de papier » tout à l’heure, mais il y a eu cependant déjà des échanges de tir. Un tireur est venu avec deux chargeurs scotchés sur son arme, ce qui signifie généralement qu’il a dans l’idée de descendre beaucoup de personnes. Ailleurs dans le pays, des milices réactionnaires ont déjà ouvert le feu contre le mouvement, donc la menace est bien réelle. Bien qu’avoir une équipe de sécurité armée et spécialisée est quelque chose que personne ne désire réellement, personne ne s’oppose au fait que des gens pro-mouvement viennent aider à la sécurité. Je dois aussi rajouter que ce ne sont pas les gens armés qui ont été décisifs lorsqu’un fasciste armé a foncé au milieu d’une manifestation avec sa voiture. Ce sont les gens sur place qui ont immédiatement pris les bonnes décisions.

En matière d’amélioration et de développement de la Zone, ce qui préoccupe le plus les amis est de maintenir la pression sur la ville, mais occuper le commissariat semble faire le travail jusqu’à présent! Une autre chose qui nous tient à cœur est notre relation avec les autochtones de ce territoire, les peuples des Duwamish, des Muckleshoot et autres Salishs de la côte ouest. Eux également ont vu beaucoup des leurs assassinées par la police et n’importe quelle Zone qui souhaite être autonome doit construire de bonnes relations avec ces peuples.

D’une manière générale, on dit souvent que la police et les réactionnaires sont de simples obstacles sur le chemin de la révolution, ce qui est en général vrai. Mais cet espace a été possible parce que nous nous sommes confrontés à la police avec obstination et assez longtemps pour qu’ils n’aient d’autre choix que de partir, de telle sorte que la tension avec la police semble avoir été un facteur important dans l’émergence de cet espace exceptionnel. Désormais, non seulement nous nous focalisons sur des mesures défensives, mais nous pensons à comment déborder la Zone. Des manifestations sont déjà appelées devant d’autres commissariats pour bloquer les transports des flics et interrompre efficacement leur logistique. Les gens attaquent les monuments confédérés pendant la nuit, prenant la Zone comme un sanctuaire. Tout cela sans perdre la tension première qui est de garder la Zone comme un espace orienté vers le mouvement de libération noir.

Tout semble simple et complexe, fragile et puissant. De possibles impasses émergent à chaque instant et des potentialités incroyables surgissent des fissures dans le béton. C’est intense.